Il y avait sans aucun doute, au 19e siècle, de nombreuses grottes dans les jardins d’Arcachon, elles n’étaient évidemment pas naturelles, alors pour quelles raisons les avait-on construites ? Comment expliquer cette abondance ?

Pour le comprendre, il faut remonter le temps.

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La grotte de la villa Saint Arnaud en Ville d’Hiver (photo J. Bertin-Mahieux)

La relation entre l’homme et la grotte est très ancienne et plus complexe qu’on ne croit.

Les hommes préhistoriques les ont utilisées comme abri pour se protéger des prédateurs et du froid ; ce n’était pas sans danger car les ours les appréciaient aussi et les mauvaises surprises devaient être fréquentes.

Les peintures retrouvées sur les parois sont peut-être des œuvres d’art, si cette notion existait déjà à l’époque, mais beaucoup montrent que les grottes avaient surtout un rôle religieux où des chamans se livraient, sans doute, à des rites plus ou moins secrets : exorcismes, malédictions, initiations, etc.

La grotte avait parfois un rôle funéraire, comme en témoignent les squelettes enterrés en position caractéristique, quelquefois dans des bauges d’ours, cavités peu profondes creusées par ces animaux au fond des grottes pour y hiberner.

De cette période, pleine de dangers, date sans doute notre peur ancestrale face aux cavités sombres et pleines d’inconnu des grottes, des souterrains ou des gouffres.

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Grotte du château de Certes : un être inquiétant va-t-il en sortir ?

Dans l’antiquité, la grotte abri se perfectionne grâce aux outils métalliques et un habitat troglodytique se développe en complément des habitations en pierre, brique ou bois.

Les grottes naturelles sont vues surtout comme le siège des divinités. En Grèce, les grottes d’où coulait une source étaient considérées comme sacrées et des sanctuaires y étaient parfois aménagés, on les appelait des nymphées, allusion à leurs principales occupantes.

La grotte où la nymphe Calypso retient le roi Ulysse pendant sept ans, ou celle habitée par le cyclope Polyphème, sont des exemples bien connus. Plus récente, celle de Bethléem correspond à la même région méditerranéenne, mais la sacralisation du monde souterrain se retrouve sur plusieurs continents.

Dès le 3e siècle avant notre ère, apparaissent en Egypte des grottes artificielles consacrées à des dieux ; cette mode se diffuse autour de la Méditerranée et nombre d’entre elles sont construites dans des jardins, notamment à Rome.

Les grottes funéraires coexistent avec les tombes. Le cas particulier de la Vallée des Rois en Egypte, où des pharaons sont inhumés dans des galeries creusées dans le roc, est destiné à éviter le pillage trop facile des pyramides des dynasties précédentes.

Au Moyen-âge, l’abri troglodytique se développe en occupant les carrières de pierre et parfois, l’ensemble devient un village fortifié, mais la grotte naturelle, outre sa fonction de cave pour conserver le vin et les aliments, garde surtout son rôle religieux : elle devient l’habitat de nombreux ermites vénérés puis un culte s’y développe, le nombre en France de « grottes sacrées » en est la trace.

Ce fait n’est pas limité au monde chrétien : en 610, c’est dans la grotte de Hira, située près de La Mecque, que Mahomet aurait reçu la révélation d’Allah.

On trouve aussi, à cette époque, des grottes légendaires attribuées aux fées, aux korrigans et autres lutins. La grotte funéraire semble alors avoir disparue.

De même, les grottes artificielles sont absentes dans les jardins, à l’exception des grottes aux surprises du jardin de Hesdin où des automates arrosaient les visiteurs ; l’objectif n’était ni esthétique ni religieux, mais de se divertir et de montrer les capacités des automates hydrauliques découverts par les Européens lors des croisades.

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Ermitage Saint-Martial à Mortagne sur Gironde (Ph. Wikipedia)
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La grotte de Téthys construite en 1666 à Versailles

La Renaissance italienne, qui redécouvre l’Antiquité et influence progressivement toute l’Europe, voit se multiplier les grottes artificielles dans les jardins des rois et des princes. Elles rivalisent par leur architecture, leur décoration de statues, de jeux d’eau dans un bassin, quelquefois de rocaille, de coquillages, de céramique, mais beaucoup ne ressemblent plus du tout aux grottes naturelles. On parle à nouveau de nymphée mais ce mot correspond au bassin accompagnant une grotte ou une fontaine.

Par contre, le jardin chinois, qui existait au moins depuis l’Antiquité, acquiert une dimension esthétique à l’époque de notre Renaissance. Mystique à l’origine, censé représenter le monde et favoriser la méditation, il donne une grande importance à l’eau, aux iles, à la montagne, souvent représentée par des amas de rochers formant une grotte. Plein de symboles, très organisé, mais devant donner l’apparence de la nature, une nature idéalisée, ce jardin chinois va être à la base du jardin anglais

Les 18e et 19e siècles, très imprégnés de romantisme, vont multiplier les jardins anglais avec leur grotte artificielle, elle était souvent associée à une cascade. En Gironde, celles du Parc de Majolan sont les plus spectaculaires.

A Arcachon, c’était le jardin qui correspondait le mieux à l’architecture pittoresque et la grotte en était sans doute le symbole le plus représentatif.

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Les grottes de Majolan construites en 1880 à Blanquefort
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La grotte du Parc Mauresque en Ville d’Hiver

Le Parc Mauresque en a une, mais celle qui y est actuellement parait modeste pour le magnifique parc décrit les journaux de l’époque. Un ouvrage publié dans les années 1860 sur Arcachon parle « des grottes moussues, des rochers énormes, des cascades étincelantes ». La restauration de la grotte avait été demandée en conseil municipal en décembre 1896. Nous n’en avons pas de photo et nous n’en savons pas plus.

De nombreuses villas en possédaient certainement une, mais beaucoup ont, sans doute, été détruites lors des divisions des grands terrains initiaux ; cela a certainement été le cas du jardin anglais de Nelly Deganne qui faisait face au château.

Il reste cependant les cabines de bains en forme de grotte de la villa Les Lotus, mais aussi l’entrée, déguisée en grotte du sous-sol de la villa Constantine côté plage, des restes dans le jardin de Vincenette et sans doute quelques autres.

Lotus cabine
Les Lotus, dans le jardin, côté plage
Grotte Vincenette
Les restes d’une grotte, ou d’une cascade, villa Vincenette en Ville d’hiver

On pourrait croire que la grotte, avec ces histoires d’ours, de nymphes, de fées, est dépassée, il n’en est rien et sa force émotionnelle est intacte, elle représente, sans doute, dans notre imaginaire la nature sauvage, brute inquiétante, mais aussi le merveilleux, le fantastique, peut-être chez certains le sacré. Sa vue fascine et suscite l’imagination.

Dans le monde entier, elles sont protégées car elles attirent toujours les touristes. Préservons soigneusement celles que nous avons.

 

Francis Hannoyer

La grotte