Le nom de ma villa est-il important ? A-t-il de la valeur ? Faut-il le conserver ? Puis-je le changer à ma guise ? Pourquoi est-il si bien mis en valeur ? Ce sont des questions que chaque propriétaire se pose au moins une fois.

Florecita nom
Florecita est le nom d’origine de la villa, av. Nelly Deganne (Photo C. Strugen)

Pour y répondre, il faut comprendre que le nom de nombreuses villas d’Arcachon porte leur histoire.

Cette histoire peut d’abord être collective car les noms de villas sont souvent caractéristiques d’une époque.

Jusqu’aux années 1850/60, les constructions sont désignées par le nom de leur propriétaire : on parle de la « propriété Johnston » ou de la « propriété Mérillon » pour les plus importantes et on utilise le mot « maison » pour les autres, la « Maison Dejean » par exemple ; elle deviendra plus tard la villa Isly, l’une des plus anciennes d’Arcachon.

Isly
Isly, boulevard de la Plage

Dès la fin des années 1840, avec la création de lotissements pour la location, le nom du propriétaire ne suffit plus et la multiplication des constructions rend impossible le travail des facteurs. En 1854 est prise la décision de numéroter les constructions, le système sera amélioré en 1863. C’est simple mais cela banalise la construction, la rend impersonnelle alors que, depuis des années, François Legallais a nommé son hôtel « Bel-Air », un nom plus attirant qu’un numéro sans âme.

Les frères Pereire, en bons vendeurs, vont, dès le début de la Ville d’Hiver, donner un nom à toutes les « chalets » qu’ils construisent. Le terme chalet était utilisé car les premières constructions étaient souvent inspirées des chalets de Suisse ou d’ailleurs. La plupart des noms qu’ils choisissent surprennent à notre époque mais il faut se remettre dans le contexte du 19ème siècle et du courant Saint-Simonien qui les inspire. Ils choisissent de rendre hommage à des savants, des philosophes, des grands-hommes : Brémontier, Humboldt le savant et explorateur, Papin l’inventeur de l’autoclave, Montesquieu, Montaigne, Sully, etc.

Dans les premières villas de la Ville d’Hiver, on remarque cependant les noms de Faust et Marguerite, deux personnages de l’opéra de Gounod qui suscitent plus le rêve que l’admiration et anticipent l’évolution future.

faust
Allée Faust

Sur les cartes postales anciennes de cette époque, les noms des villas de la Ville d’Hiver sont bien visibles mais ne sont pas particulièrement décorés, peut-on imaginer des petites fleurs entourant par exemple le nom d’un philosophe ? évidemment non.

Adalbert Deganne, homme d’ordre, préférera des noms de vertus comme Fides ou géographiques comme Europe, devenue le commissariat de police.

Trocadero nom
En Ville d’Hiver, les noms sont souvent restés très sobres. Allée du docteur Festal (ph. Wikipedia)

A partir de des années 1870, les noms deviennent plus variés, comme les constructions qui deviennent aussi plus raffinées et l’appellation « villa » s’impose. C’est aussi la période où les noms participent à la décoration de la villa, ils sont insérés dans un cartouche très décoré ou écrits dans un panneau en céramique.

Muguet
Vers 1930. Le Muguet, Bd. Deganne (Photo B.Plan)
La franche comte
En 1912 - Avenue du Parc (Photo B.Plan)

Les propriétaires commencent aussi à donner un nom aux vieilles maisons qui n’en avaient pas. Tous les quartiers s’y mettent avec des différences selon les catégories sociales, on observe alors des noms de saints, d’artistes, de personnages de la littérature ou d’opéra dans les quartiers les plus aisés. Près du rivage et notamment face au Bassin se développent des noms qui évoquent la mer.

Beaucoup de villas familiales qui ne sont pas destinées à la location vont porter des prénoms d’enfants, voire des combinaisons de prénoms.

Jac-Gui nom
Vers 1900. Les deux fils s’appelaient Jacques et Guillaume, boulevard Deganne (Photo C. Strugen)

Au 20ème siècle, le style basco-landais va apporter des noms basques dont la signification, lorsqu’elle existe, est souvent inconnue des Arcachonnais : Esti Baita, Goyetchea, Ama Baita, etc. Ils seront souvent peints sur le fond blanc du mur, sans décoration particulière.

Anika
Origine basque douteuse mais l’intention est claire sur une villa néo-basque. Allée Sainte Anne

L’enrichissement des classes moyennes va apporter la simplicité avec les prénoms, les noms de fleurs, d’oiseaux mais aussi des thèmes comme le soleil, le vent, etc.

Mais chaque villa a aussi une histoire personnelle et cette histoire est attachée à son nom :

  • Soit parce que des personnages importants y sont venus. Certaines sont très connues, citons :

L’Alma puisque Napoléon III y est venu accompagné de l’Impératrice Eugénie et du Prince Impérial, Monaco où résida le roi Alphonse XII d’Espagne, venu rencontrer sa fiancée l’archiduchesse Marie-Christine de Habsbourg-Lorraine qui résidait villa Athéna, Salesse où Salvador Dali séjourna avec Gala.

D’autres le sont beaucoup moins : qui sait que la Princesse de Croy habita les Brises pendant des années ? que le Prince Swiatopolk Minsky séjourna à Ma Louisette ? l’écrivain Roland Dorgeles à la villa Sully ? François Mauriac à Saint Dominique au Moulleau ? le Prince Dimitri Pavlovitch Romanov à Ama Baïta également au Moulleau . . . On pourrait en citer des dizaines d’autres dont on retrouve une faible trace dans la presse de l’époque ou un ouvrage ancien. Que se passerait-il si ces noms étaient supprimés ? On perdrait sans doute l’histoire de nombreuses villas.

  • Soit parce qu’il évoque l’architecture, le jardin, le propriétaire, autre chose peut-être :

Notre Dame était la résidence de l’abbé Mouls, figure historique d’Arcachon.

Prima, actuellement aux Abatilles, était considérée comme la première villa du Moulleau en venant du centre d’Arcachon. Elle était aussi la première maison construite allée des Tilleuls.

La prise de la ville de Constantine explique le nom et les canons de cette villa dédiée au vainqueur de la bataille par son petit-fils.

un pilier du portail
En 1888. Boulevard de la Plage
  • Kypris, dont l’architecture s’inspire de l’Antiquité, avait deux Cyprès Lambert encadrant l’entrée. C’était aussi, à Chypre, le nom de la déesse Aphrodite dont la naissance est l’objet d’un bas-relief sur la villa.
  • Sirius, par ailleurs étoile bien connue des marins, aurait sans doute été construite pour un directeur des Pêcheries de l’Océan, le commandant Silhouette ou son neveu Gustave qui a occupé le même poste.
  • Paquita, allée des Tilleuls, rappelle une jeune fille et une histoire de spiritisme qui a fait couler beaucoup d’encre à Arcachon.
  • Carlitos aurait été nommée ainsi par madame Gardès, la mère du fameux Carlos Gardel, en l’honneur de son fils.
Carlitos
Vers 1930. Boulevard Deganne (Photo B.Plan)

Les propriétaires changent, mais les villas traversent le temps. Le nom de la villa sert souvent à identifier ceux-ci, à les situer, voire à les comprendre. La villa, comme un miroir, renvoie l’image de son propriétaire.

La décoration qui entoure le nom, même sur les constructions modestes, vous rappelle l’importance de celui-ci.

Évitez de changer le nom de votre villa, surtout ne le supprimez pas, votre villa deviendrait un numéro banal dans une rue et vous risqueriez de perdre son histoire, sa raison d’être, son originalité et sans doute une valeur importante.

Francis Hannoyer

PS : Ceux qui souhaiteraient approfondir l’aspect historique de ce sujet peuvent consulter l’étude « Les Villas d’Arcachon et leurs noms » publiée en 1954  par le Professeur Jacques BERNARD dans la Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde. Cette étude ainsi que des entretiens avec son auteur, qui nous a malheureusement quitté, m’ont beaucoup apporté.

Les noms de villas